Yolette Bouchar, la lumière comme langage du visible et de l’invisible

En 2023, la galerie Iconoclastes a présenté l’exposition Réflexion du photographe Yolette Bouchar. Cette série interroge la visibilité des corps dans l’espace social à travers un jeu subtil de lumière et de signalisation, empruntant autant au théâtre antique qu’à une lecture contemporaine du monde.

Yolette Bouchar travaille sur la perception et la matérialité du regard, explorant comment la lumière peut à la fois révéler et dissimuler. En intégrant des bandes réfléchissantes dans ses compositions, elle souligne la fragilité des corps et la nécessité de se rendre visible pour exister dans un environnement saturé de signes et d’objets.


REGARD

par louisette rasoloniaina

 

LA NOURRICE : D'où viens-tu ?

ANTIGONE : De me promener, nourrice. C'était beau. Tout était gris. Maintenant, tu ne peux pas savoir, tout est déjà rose, jaune, vert. C'est devenu une carte postale. Il faut te lever plus tôt, nourrice, si tu veux voir un monde sans couleurs.

LA NOURRICE : Je me lève quand il fait encore noir, je vais à ta chambre, pour voir si tu ne t'es pas découverte en dormant et je ne te trouve plus dans ton lit !

ANTIGONE : Le jardin dormait encore. Je l'ai surpris, nourrice. Je l'ai vu sans qu'il s'en doute. C'est beau un jardin qui ne pense pas encore aux hommes.

Extrait d’Antigone, de Jean Anouilh

 

Telle Antigone, Yolette Bouchar préfère la palette de nuance de gris, une ambiance équivoque de l’aube ou du crépuscule, entre chien et loup, où les corps sont des masses qui se glissent dans un paysage monochrome, sans relief ni perspective.

Pourtant, avec ses bandes de réflexions, Yolette Bouchar magnifie la longueur d’onde la plus efficace du spectre visible : le 555 nanomètres. Bande plastique ou textile, cet élément technique souligne la fragilité des corps, qu’il faut signifier par cette réflexion dont la luminescente renvoie à l’essence même de la vie. Bouchar n’est pas minimaliste, au contraire, son maximalisme pose les jalons d’une Nouvelle Renaissance qui rejoue la scène dramaturgique antique, dans une écriture en phase avec notre contemporanéité.

La radiation émise, intangible et froide, déroute la pensée par l’illogisme même du phénomène. L’illumination n’est pas issue de la matière, mais de la réflexion qu’émet celui ou celle qui observe. Matière à penser, elle nous invite à panser nos bobos de l’existence, à redonner du poids à nos vies désincarnées par l’accumulation d’objet, de marque, de matière et de vitesse, qui nous rendent anonymes et invisibles.

Ce vibrato lumineux, attaché à la narration des éléments de protection et de signalisation, permet la perception-éclair du corps, la localisation-éclair de ses parties fragiles et accélère le repérage des corps en déperdition. Cet appel visuel criard remet le sujet du Soi sur la sellette ! Je réfléchis donc je suis ! C’est la philosophique que Bouchar réinvoque dans son œuvre photographique ontologique !

La question n’est plus « être ou ne pas être » mais quelle est notre aura, notre spectre de visibilité dans ce monde chargé de signe et d’objet. Ce surlignement est un appel à l’attention, l’intention et à la sollicitude, activé par une tension visuelle qui au-delà de dire pour son porteur « je suis là » amorce une action attendue pour celui ou celle ou ceux qui regardent.

Alors que choisissons-nous de faire, passons-nous notre chemin, comme si de rien n’était ou posons-nous la main sur ce dos offert, qui semble nous dire « tu sais moi aussi au-delà de mes apparats, je suis quelqu’un ! »… Ces lignes et surfaces luminescentes sont des étendus de lien et des appels au soin plus efficaces que les tags ou graffiti, la façon moderne d’écrire dans l’espace urbain « hic et nunc » —ici et maintenant—, « hic sunt leones » —ici, sont les lions !

Yolette Bouchar ou le retour au théâtre social dramaturgique où tout nous invite à une réflexion ontologique sur qui nous sommes, comment nous nous le signifions dans l’espace sociale et publique, comment nos vulnérabilités sont inscrites dans la scène sociale et économique. Au-delà, encore, il pose outrageusement la question du comment depuis les temps antiques la détérioration de la Chose Publique, nous contraint à nous signifier pour être pris en compte…

Réflexion, de Yolette Bouchar, une série d’œuvres photographiques hautement philosophique et

politique, où la photographie incarne le quotidien, des petits insignifiants pourtant chargés de sens et de signe !

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Gavin Watson, chroniqueur visuel de la contre-culture britannique