Gavin Watson, chroniqueur visuel de la contre-culture britannique
Photographe instinctif et témoin privilégié des marges, Gavin Watson a su capter l'essence de mouvements culturels emblématiques de la jeunesse britannique. Son regard aiguisé et son immersion totale dans les scènes qu’il documente font de son œuvre un témoignage brut, sincère et profondément ancré dans la réalité.
En 2018, la galerie Iconoclastes a eu l'honneur de présenter son exposition Raving 89, une plongée dans l’effervescence du Second Summer of Love, cette période où la rave culture et l’acid house ont redessiné les codes de la fête et de la contestation sociale. Après avoir immortalisé la scène skinhead et punk de la fin des années 70, Gavin Watson s’est fait le chroniqueur d’une génération avide de liberté, trouvant son exutoire sur les dancefloors improvisés d’une Angleterre en crise.
Ce parcours singulier, marqué par une proximité unique avec ses sujets et une fidélité sans faille à l’esprit des contre-cultures, est au cœur du texte de Vincent François de Riberolles.
REGARD
par Vincent-François de Riberolles
Gavin Watson a eu la chance de connaître non pas une, mais plusieurs jeunesses impétueuses : celle des punks, des skinheads et des rave party. Il prit même la peine de les photographier et d’en fixer des images, mais aussi le style. Plus que des phénomènes sociaux ou de simples souvenirs de sa propre jeunesse, Gavin Watson donne à voir des individualités qui cherchent à faire émerger quelque chose dans la société anglaise. Un quelque chose qui aura marqué durablement nos cultures. Les chaussures Doc Martens, le jean Levy-Strauss 501, les polo Fred Perry, les vestes Harrington, autant d’éléments qui sont devenus des classiques de nos garde-robes et qu’a su reprendre habilement un Jean-Paul Gauthier. Des groupes comme The Clash ou Madness ont aussi pris leur place dans les playlists musicales. Ce bouillon de culture est devenu si commun que bien peu de gens se rappellent aujourd’hui d’où tout cela peut provenir. Nos mémoires manquent souvent du sens des origines. Ce qu’a photographié Gavin Watson est plus qu’une culture jeune, c’est une modification de notre propre culture qu’il saisit à l’instant de la bascule. Cependant en photographiant ces acteurs, dont la très grande majorité est jeune, il fait surtout émerger l’authenticité et l’exigence de ces minorités. Contrairement à ce que pourrait imaginer le tout-venant, suivre un mouvement de « mode » alternatif n’est guère faire le panurge : il implique une éthique, car il oblige à un investissement matériel, mais surtout spirituel. Il est un état d’esprit qui accompagne les jeunesses en rupture de ban et il n’est pas dépourvu d’humour ni d’une certaine rigidité. En soi, on pourrait dire que la jeunesse photographiée par Gavin Watson est étonnement une jeunesse aristocratique.
Évidemment, par aristocratique, il ne faut pas entendre la noblesse. C’est bien plus les prolos qui s’affichent ici que les lords anglais et nous sommes des milieux persiflés par un Thackeray. Non, par aristocratie il ne s’agit pas de désigner des lignées, mais bien des forces de caractères. Nous nous approchons-là de ces gens qu’Ernst Jünger définit dans le Travailleur (1932) comme déclarant que : « Ce qui importe n'est pas que nous vivions mais qu'il redevienne possible de mener dans le monde une vie de grand style et selon de grands critères. On y contribue en aiguisant ses propres exigences. ». Evidemment le grand style de l’aristocratie ne signifie pas nécessairement le style majestueux. Le grand style se peut retrouver dans les gestes apparemment les plus banals : marcher dans la rue en groupe, se raser le crâne ou encore fumer une cigarette. Mais la distinction entre le grand style et le banal réside dans le sentiment de distance. Comme l’explique un Nietzsche, dans Par-delà le bien et le mal, l’aristocratie crée une distance entre elle et les autres, mais aussi entre l’individu et sa propre âme. L’aristocrate se retranche du grouillement de la vie pour ne s’intéresser qu’au but et s’indifférer du péril. En cela, les photos de Gavin Watson, au-delà de la nécessaire mise à distance qu’est l’acte même de photographier, pince un peu au cœur, car elle nous oblige à prendre conscience que ce qui nous est montré nous est supérieur en quelque sorte, ou plutôt il nous est mystérieusement supérieur. Nous ne sommes pas de cette aristocratie qui aura modifié cette culture anglaise, pourtant si vieille et si respectable, non, nous n’en sommes que les spectateurs de la bascule et comme tout palefrenier devant un chevalier, la veille du combat, il nous est permis de rosir un peu de ne pas être de la bataille.
Dépasser la crainte toujours un peu risible du péril jeune, saisir la dimension aristocratique des bandes de jeunes et in fine présenter des images belles et fortes, voilà tout le voyage que permet Gavin Watson, mais pour se faire, ne se fallait-il pas d’abord qu’il soit un vrai artiste et même un peu poète ? S’il n’y a pas l’ombre d’un doute sur l’honnêteté de sa démarche et son empathie pour les acteurs, cela ne l’empêche pas d’avoir lui-aussi une distance avec eux, y compris avec sa muse, son frère Neuville. Il saisit l’instant, mais il cadre et travaille son noir & blanc. Mais loin des jugements moraux ou du fait-divers, Gavin Watson choisit là un bon angle pour montrer que la jeunesse n’est pas faite pour le matérialisme de la consommation ou du confort, mais bien, comme le soulignait Claudel, pour l’héroïsme. C’est cet impératif de la vie héroïque et cette quête de l’ailleurs qui rapprochent ces photographies de punks, de skins ou de rave de la quête du Graal : celle-ci est la quête de la lumière la plus pleine et la plus sacrée dans un monde qui apparaît finissant. Qu’il nous soit donc permis d’imaginer des skins ou des punks à la table ronde et Gavin Watson anoblie par la famille royale anglaise.