BRUISSEMENTS

Après son exposition à la galerie en 2023, Marc Feld reviendra en mai 2025. En attendant, découvrez "ICI" le catalogue de son exposition précédente ainsi qu’un texte « regard » écrit par Vincent-François de Riberolles, professeur de philosophie à Sciences Po Paris.

Marc Feld est né en 1960, il vit et travaille à Paris.

La peinture est au centre de son travail et de sa réflexion. Elle est pour lui selon les mots de Zéno Bianu : « Un surgissement inépuisable ».

À l’âge de onze ans son père lui présente le peintre Louis Cordesse (ami de Tal-Coat, Marfaing, André du Bouchet, Pascal Quignard…) qu’il verra régulièrement jusqu’à l’âge de seize ans et qui saura ouvrir son regard à la peinture. Il commence à peindre en 1980 en autodidacte.

En 1986 il retrouve le peintre Louis Cordesse, perdu de vue depuis de nombreuses années ; visites à l’atelier et multiples conversations autour de la peinture et l’acte de peindre qui le font s’engager pleinement, passionnément et avec la plus grande rigueur dans l’aventure exigeante de la peinture.

Depuis une dizaine d’années, il a conçu une dizaine d’expositions, présentées à Paris, en France et à l’étranger et collaboré avec des poètes et des éditeurs pour la création de livres d’artistes.

Extrait de l’exposition “Bruissements”

REGARD

par Vincent-François de Riberolles

Il y a ce paradoxe des papiers de Marc Feld dans cette exposition « Bruissements ». Ou plutôt, plus pour le dire plus timidement, il existe une tension entre la fragilité du matériel initial et le tourbillon de ce qui nous est donné à voir. Bien sûr, il est connu que le papier peut couper, mais c’est avec la tranche, non avec le recto. Pourtant, ici, ce qui tranche réellement c’est l’œuvre elle-même par rapport à nos quotidiens, nos habitudes et donc au banal. Il est évident que toute l’œuvre de Marc Feld est faite pour ne pas laisser indifférent : à coup de zébrures, rayures et de marbrures, l’œil ne peut se départir de la toile alors même qu’elle ne figure aucun motif et que les couleurs apparaissent à l’économie, quelquefois à la limite de la dissimulation. Il est des toiles abstraites plus riches en motif ou en couleur et chez qui se retrouve des « tics », mais cela ne se retrouve pas chez Marc Feld. Il y a chez lui une forme d’incomplétude de l’espace créé qui interroge.
Car il ne reste plus que le rythme, le mouvement, et puis ça et là un point ou une tâche qui retient l’attention. Mais il serait absurde de penser que cela soit le signe d’une absence ou d’un rien, des choses ont surgi, mais depuis l’abbé Bouhours il est connu que le « je ne sais quoi » a servi en France comme preuve de la marque de l’art. Le « je ne sais quoi » « est une influence des astres et une impression secrète de l’ascendant sous lequel nous sommes nés, (…) le penchant et l’instinct du cœur. » (Entretiens d’Ariste et d’Eugène). Evidemment, il pourrait paraître cocasse de rapprocher des toiles abstraites et le vieux jésuite, s’il n’y avait pas entre les deux cette claire conscience que la véritable œuvre d’art surgit devant nous, inlassablement, et qu’elle nous confronte à une part de mystère qui nous force à constater combien nos raisons sont incomplètes. Marc Feld atteint la beauté et l’artistique en dépit de notre recherche spontanée d’ordre et de figure. Comme les enfants nous réapprenons à aimer la beauté de la rose sans pourquoi ni comment.
Cependant le contexte général des œuvres a changé. Comme le note Walter Benjamin à l’époque de la reproductibilité de l’œuvre d’art, celle-ci peine à se distinguer des autres objets industriels. Pour répondre à ce défi, de nombreux artistes ont pris le parti de définir l’œuvre d’art par le geste de l’artiste, mais peut-être qu’une meilleure position consiste à retrouver l'aura de l’œuvre d’art. Par-delà les logocraties byzantines et les kitscheries d’un certain figuratisme, l’abstraction chez Marc Feld est le chemin le plus court pour retrouver les pulsations de la vie et pour développer toile après toile les déclinaisons d’une grammaire intérieure tout instinctive, bref lyrique. Il suffit donc d’une ligne noire jaillie de Marc Feld pour que la société des écrans se grippe et que nous retournions au monde et que nous puissions ressentir les bruissements de la vie.
Ce mot de bruissement pourrait prêter à sourire, les papiers de Marc Feld ne jouent pas sur de façon moderato. Pourtant, le fait que ces œuvres ne donnent à voir que ce qu’elles sont, avec pourtant tout ce qu’il y a de fort dedans, font qu’elles nous ramènent à ce thème de la naïveté cher au XVIIIème siècle et qui n’est pas la bêtise innocente telle que nous tendons à le penser aujourd’hui, mais bien plutôt l’art d’aller au cœur de l’être des choses. Ainsi va le bruissement, il est ce qui est à peine distinguible. Et ce qui s’entend à peine et qui est au cœur des choses, c’est le lyrisme, ou plutôt notre lyrisme propre que nous pouvons redécouvrir toile après toile grâce à Marc Feld.
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